• Elle déménage

     
    Elle déménage.

    Les choses sont parties une à une. D’abord les moins importantes, un peu pêle-mêle, puis les plus essentielles, plus visibles. Par petits paquets et par gros. Par fragments ou par pans entiers. Mais quelle place gagnée en même temps… Tout cet espace à l’intérieur, vierge comme une neige fraîchement tombée… !

     

    Elle déménage.

    Elle ne l’a pas choisi, mais elle s’en accommode. Elle a même fini par trouver du bon à voir se rompre peu à peu toutes ces attaches. Elle se sent chaque jour plus légère, plus joyeuse, plus insouciante, plus libre.

     

    Elle déménage.

    Elle sait déjà qu’elle n’en finira plus de déménager, maintenant qu’elle est arrivée dans ce lieu où l’on regroupe tous ceux qui, comme elle… « déménagent ».

     

    Elle déménage.

    Au propre, au figuré.

    Elle profite de chaque instant à passer ici avant de rejoindre sa dernière demeure. Elle n’en connaît pas l’adresse, mais elle s’en moque. Elle a la certitude qu’elle y sera accueillie avec amour et cela lui suffit.

     

    Une fois arrivée là-bas, elle ne déménagera plus jamais.

    Son séjour actuel n’est qu’un lieu de passage, un sas, un genre de salle d’attente. Est-ce qu’on cherche à emporter les tableaux de la salle d’attente avant de franchir le seuil ? Est-ce qu’on crie, est-ce qu’on pleure, juste parce qu’il faut passer la Porte ? …

    Non.

     

    Les questions aussi l’ont quittée.

    Elle déménage.

    Loin.

     

    Plus de passé, plus d’avenir.

    Juste la vibration intense de l’éternel présent.

     

    Et la gaîté radieuse des enfants qu’un rien amuse, absorbe.



  • Commentaires

    1
    Dimanche 21 Mars 2010 à 13:25
    Un beau texte qui me replonge, une fois encore, dans cet univers que je fréquente tous les samedis et qui ne me fait pas de bien ! Je suis malade de voir cette misère, cette fin de vie dont je ne voudrais pas et qui est imposée à certaines personnes (dont la soeur de mon père). Hier, lâchement, je me suis enfui ...pour échapper ... à quoi? à la décrépitude !
    2
    Dimanche 21 Mars 2010 à 13:37
    Je comprends qu'entre les semaines à batailler en classe et les samedis à la maison de retraite, ton quotidien te semble étouffant en ce moment. Je me souviens être allée chanter avec ma chorale dans un centre de gériatrie et avoir eu beaucoup de mal, moi aussi, à ne pas perdre pied devant ces êtres diminués, hagards. Il faut beaucoup de compassion  (et de solidité intérieure) pour pouvoir tenir dans ce genre d'endroit, je pense... Les êtres qui font ce travail forcent mon respect, comme aussi le personnel des prisons ou des hôpitaux psychiatriques.

    Je pense que cette vision nous renvoie à notre propre "déchéance" future et que cela rend l'expérience encore plus difficile.
    Pourtant, quand je repense à mon arrière-grand-mère (celle de "La belle entente") ou à ma grand-mère, je ressens aussi qu'il reste beaucoup de dignité à ces êtres si on sait regarder au-delà des apparences, et c'est dans cet esprit-là que j'ai essayé d'écrire mon texte, en montrant que la fin de vie peut être aussi une libération, un apaisement, un passage vers... autre chose.
    BB et bon dimanche !
    3
    Dimanche 21 Mars 2010 à 13:43
    Eh bien ! Réponse immédiate !
    La soeur de maman y est aussi mais là, ça ne me cause pas de soucis. Quand elle me voit arriver, elle a un sourire jusqu'à ses oreilles et me fait de grands signes. C'est tout à fait différent. Je me dis qu'elle est bien soignée, elle regarde la télé, elle voit des gens, ... Nous n'avons rien à regretter. Mais l'autre !!!
    Journée morose aujourd'hui, il pleut, il pleut, ça n'arrange rien !
    BB à toi.
    4
    Dimanche 21 Mars 2010 à 13:48
    C'est ça... tout dépend beaucoup de la façon dont la personne vit le "placement" et de l'ambiance qui règne dans le lieu; du fait qu'elle soit entourée ou non, aussi. Quand je suis allée voir ma grand-mère, je me souviens de malades immobiles ou gémissants, seuls dans leurs chambres, sans autres visites que celles des soignants, je me disais que le temps devait leur être bien long... et que ma grand-mère, si elle était mourante, avait au moins presque toute sa famille rassemblée autour d'elle, aux petits soins... qu'est-ce qui peut remplacer la chaleur humaine ?

    Alors pour briser ta morosité, voici une réponse encore plus immédiate, bien gonflée de chaleur humaine en provenance du pays voisin. ;-)
    Et contre la grisaille, moi, je fais des collages à partir de mes peintures pour un futur livre... j'en ai choisi exprès de bien colorées, bien pimpantes ! Au fait, as-tu trouvé une place à mes bambous ?
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    5
    Dimanche 21 Mars 2010 à 14:14
    Tes bambous sont toujours sur mon tableau. Je les vois ainsi tous les jours. Je les y trouve bien. Je ne désespère pas de leur trouver un cadre.
    J'ai aussi toujours mon marque-pages géant !
    6
    Dimanche 21 Mars 2010 à 14:16
    Géant... et plein de couleurs !! ;-)
    7
    Lundi 22 Mars 2010 à 18:17
    Article magnifique et émouvant et combien vrai .Il est exprimé si gentiment pour un état angoissant .Bonne soirée Ptitsa
    8
    Lundi 22 Mars 2010 à 22:21
    De déménagement en déménagement le chemin se trace de notre première à notre dernière demeure... il en demeure des instants précieux, graves, tristes et joyeux ;-)
    très beau texte ;-) 
    9
    Mardi 23 Mars 2010 à 10:21
    Je suis si heureuse de te relire ici. Ca fait si longtemps... Je croyais que tu n'aimais plus ce que j'écrivais...
    10
    Mercredi 28 Avril 2010 à 00:23

    Une amie m'a dit qu'il y avait de la tendresse dans ce texte. C'est peut-être ce qui adoucit la dureté des faits en eux-mêmes. Merci pour ce commentaire, Andrée...

    11
    Mercredi 28 Avril 2010 à 00:31

    J'admire les gens qui font ce travail (entre autres), il demande une grande force d'âme que je n'aurais sûrement pas à leur place. Réconforter, rendre sa dignité à celui qui l'a perdue ou chez qui elle s'effrite... quelle tâche admirable. Merci pour ce commentaire, Any !

    12
    any
    Jeudi 20 Novembre 2014 à 09:26
    elle déménage, il déménage, ils déménagent.....  et moi qui suis là à les regarder déménager chaque jour de plus en plus ( je travaille auprès de ces personnes) et de nuit  .... et je me dis que ds qq années c'est moi qui serait à leur place   mon dieu  que c'est moche !!!!  mais que peut-on pour stopper  , rien  sinon accepter ...et etre là pour leur apporter un peu de réconfort ...et faire en sorte qu'ils se sentent encore utiles
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